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Surveillance d’État en Afrique : vos données entre les mains du pouvoir 🎥

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Dans les deux premiers épisodes de cette série, nous avons cartographié un système. Votre smartphone collecte en permanence des données que des entreprises monétisent, que des courtiers revendent, et que des algorithmes transforment en prédictions sur votre comportement. Le système est vaste, discret, et profondément ancré dans l’économie numérique mondiale.

Mais les entreprises privées ne sont pas les seuls acteurs qui s’intéressent à vos données. Il en existe un autre, doté de pouvoirs que n’a aucune plateforme commerciale : l’État. Il peut légiférer, surveiller, imposer — et, lorsqu’il le décide, couper.

Dans cet épisode, nous examinons ce que les gouvernements font de la donnée numérique. Et nous commençons là où la réalité est la plus concrète : à Yaoundé.

Des caméras sur les murs de la ville 📷

En 2014, le gouvernement camerounais lançait ce qu’il appelait le Projet Cameroun Intelligent (Cameroon Intelligent City Project). Soixante-dix caméras de vidéosurveillance fournies par le groupe chinois Huawei étaient installées dans six localités. Le discours officiel était celui de la sécurité publique : lutter contre la criminalité, réduire les accidents de la route, moderniser les forces de l’ordre.

Dix ans plus tard, le projet a changé d’échelle.

En août 2019, le Premier ministre Joseph Dion Ngute inaugurait à Yaoundé un centre national de commandement de vidéosurveillance de 800 mètres carrés, capable de traiter en temps réel les images de 2 000 caméras déployées dans dix villes du pays. En 2023, la ville de Douala rejoignait le réseau avec un centre similaire équipé de reconnaissance faciale en temps réel. En décembre 2025, selon l’analyse du China-Global South Project, l’endettement du gouvernement camerounais pour ces initiatives avait atteint 270 millions de dollars, dont 70 millions directement empruntés à la China CITIC Bank. L’ambition affichée : parvenir à 24 000 caméras installées à l’échelle nationale.

Dans les rues de Yaoundé, le regard de l’État est désormais technologique, permanent, et connecté à un centre de commandement que la population n’a jamais vu de l’intérieur.

La sécurité comme prétexte 🎭

Le problème avec les systèmes de surveillance n’est pas tant leur existence que leur usage. Et la frontière entre l’outil de sécurité publique et l’instrument de contrôle politique est, en Afrique comme ailleurs, dangereusement poreuse.

Le Cameroun a fourni une illustration particulièrement glaçante de cette réalité. En janvier 2023, le journaliste Martinez Zogo était enlevé à Yaoundé et retrouvé mort, les traces de torture sur son corps. La ville était alors équipée de centaines de caméras de surveillance. Pourtant, selon des journalistes et observateurs locaux cités par le site Biometric Update, aucune image de ce réseau n’a jamais été rendue publique dans le cadre de l’enquête. Des caméras partout. Des images pour personne — ou plutôt, des images réservées à ceux qui contrôlent le système.

En Ouganda, des agents de Huawei ont été accusés — selon une enquête du Wall Street Journal relayée par de nombreuses sources — d’avoir aidé les services de sécurité à surveiller l’opposant Bobi Wine et ses partisans à l’aide du réseau de caméras à reconnaissance faciale financé à hauteur de 126 millions de dollars. En Zambie, des méthodes similaires auraient été employées contre des blogueurs d’opposition. Huawei a démenti ces accusations, mais la structure du problème demeure : une fois l’infrastructure installée, le public n’a aucun moyen de savoir quand la surveillance criminelle devient surveillance politique.

Au Kenya, les manifestations des jeunes kényans en 2024 et 2025, organisées via les réseaux sociaux et le mobile money, ont été réprimées avec des outils numériques. Amnesty International a documenté que des autorités et groupes associés ont eu recours à l’intimidation en ligne, à la désinformation et à la surveillance pour écraser ce mouvement. Le bilan : au moins 128 morts, plus de 3 000 arrestations, plus de 83 disparitions forcées. Les mêmes réseaux numériques qui ont permis aux citoyens de s’organiser ont fourni à l’État une cartographie précise de la mobilisation.

Les coupures Internet : l’arme absolue ✂️

La surveillance en temps réel est une forme de contrôle. Mais les États africains ont développé une autre arme, plus radicale encore : couper l’accès à Internet.

En 2024, l’Afrique a enregistré un record absolu avec 21 coupures d’Internet dans 15 pays — le chiffre le plus élevé jamais documenté pour le continent en une seule année, selon un rapport de l’organisation Access Now publié en février 2025. En Tanzanie, le jour des élections du 29 octobre 2025, une coupure nationale a interrompu toutes les communications en ligne, soulevant des questions fondamentales sur la transparence électorale. Au Sénégal, en février 2024, la connexion a été coupée en pleine contestation électorale, plongeant des millions de personnes dans le silence numérique.

Au Cameroun même, selon l’agence de presse Allafrica et d’autres sources, la connectivité a été significativement perturbée lors de l’élection présidentielle d’octobre 2025.

Ce que ces coupures révèlent est fondamental : les opérateurs de télécommunications — qu’ils soient étatiques ou privés — sont soumis à l’autorité des gouvernements. Lorsqu’un État ordonne une coupure, les opérateurs obtempèrent, souvent non par adhésion mais sous menace de révocation de licence. Vos données circulent sur des infrastructures que vous n’avez pas choisies, administrées par des acteurs que vous ne contrôlez pas, sous l’autorité d’États dont vous ne connaissez pas les intentions.

En 2025, selon le site spécialisé Technext, les coupures d’Internet décidées par des gouvernements africains ont coûté au continent 1,12 milliard de dollars de pertes économiques.

La question qui dérange : qui contrôle vraiment l’infrastructure ? 🔑

Il existe une dimension du débat sur la surveillance gouvernementale africaine qui est rarement abordée frontalement. Une grande partie de l’infrastructure numérique du continent — réseaux de téléphonie, centres de données, systèmes de vidéosurveillance — a été construite, financée et parfois gérée par des acteurs étrangers, principalement chinois.

Au Cameroun, Huawei est le partenaire technique du projet Villes Intelligentes via Camtel, l’opérateur public. Un représentant de Camtel, interrogé anonymement lors de l’inauguration du centre de commandement en 2019 et cité par le site ITWeb Africa, avait déclaré que les ingénieurs chinois restaient sur place après chaque installation pour en gérer l’infrastructure. Un centre de données national — le Zamengoe Data Center, construit à Étoudi, aux portes de Yaoundé — a également été financé par un prêt de l’État chinois et équipé par Huawei.

La question n’est pas celle de la bonne foi de tel ou tel acteur. Elle est structurelle : lorsque l’infrastructure de données d’un pays est construite, financée et opérée par un gouvernement étranger ou ses entreprises, où réside réellement la souveraineté de ces données ? Qui a accès à quoi, dans quelles conditions, et avec quelles garanties ?

Selon une enquête citée dans un rapport récent sur la surveillance en Afrique, seulement 38 % des citoyens africains interrogés savaient que leurs gouvernements avaient acquis des systèmes biométriques, de reconnaissance faciale ou d’intelligence artificielle. La surveillance numérique étatique se déploie donc dans une quasi-opacité pour la majorité de ceux qui en sont l’objet.

Ce que cela change pour vous 🧭

Les épisodes précédents de cette série décrivaient des risques principalement économiques : être profilé pour recevoir de la publicité ciblée, payer un prix plus élevé pour un billet d’avion. L’enjeu de la surveillance étatique est d’un autre ordre.

Il concerne votre capacité à vous exprimer, à vous organiser, à vous déplacer sans être identifié. Il touche à la question de savoir si vos communications privées le sont réellement. Il interroge ce que signifie la liberté dans un espace public dont chaque mètre carré est potentiellement filmé, analysé et archivé.

Ces questions ne sont pas abstraites. Elles se posent aujourd’hui, concrètement, dans les rues de Yaoundé et de Douala. Et elles appellent, au minimum, une conscience citoyenne que les chiffres sur l’adoption des technologies de surveillance montrent encore très insuffisante.

Dans le prochain épisode, nous quittons les acteurs institutionnels — entreprises et gouvernements — pour examiner une troisième catégorie : les prédateurs. Ceux qui n’ont ni mandat légal ni modèle économique déclaré, mais qui convoitent vos données avec une efficacité que les acteurs officiels pourraient envier.

💬 La parole est à vous : Étiez-vous au courant de l’existence du réseau de caméras de surveillance à Yaoundé et Douala ? Pensez-vous que ces technologies améliorent réellement la sécurité, ou qu’elles constituent surtout un outil de contrôle ? Le débat est ouvert.

Cet article fait partie de la série Ce que vous valez, une enquête de TechGriot sur l’économie de vos données personnelles.


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