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Pourquoi personne ne quitte WhatsApp… même quand ça bug ?⛓️

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Vous vous souvenez des pannes de WhatsApp qui paralysaient vos conversations, vos groupes familiaux, vos discussions professionnelles ? À chaque fois, le même refrain revenait : « Allons tous sur Telegram ! » Quelques semaines plus tard… tout le monde était de retour sur WhatsApp, comme si rien ne s’était passé. Telegram a beau offrir des groupes de 200 000 membres, des fichiers de 2 Go, des bots personnalisables et une confidentialité renforcée — rien n’y fait.

Le même scénario s’est répété avec Twitter. Quand Elon Musk a racheté la plateforme en 2022, une vague d’indignation a poussé des millions d’utilisateurs à explorer Threads, Bluesky, Mastodon. Résultat ? X/Twitter conserve environ 586 millions d’utilisateurs mensuels en 2025, tandis que Bluesky plafonne à 40 millions d’inscrits (dont seulement 3,5 millions d’utilisateurs actifs quotidiens). Threads fait mieux avec 320 millions d’inscrits, mais sans véritablement détrôner le géant.

Ce phénomène n’est ni un hasard, ni un simple manque de volonté des utilisateurs. Il s’explique par des mécanismes économiques et technologiques redoutablement puissants. Aujourd’hui, les Griots vous emmènent explorer quatre concepts qui expliquent pourquoi quitter une plateforme dominante est quasiment mission impossible.

L’effet de réseau : plus on est nombreux, plus on est coincés 🔗

L’effet de réseau — ou network effect en anglais — est un principe simple mais dévastateur : la valeur d’un service augmente à mesure que le nombre de ses utilisateurs croît. Un téléphone ne sert à rien si personne d’autre n’en possède un. Un réseau social sans vos amis dessus n’est qu’une coquille vide.

WhatsApp illustre parfaitement ce mécanisme. Avec plus de 3 milliards d’utilisateurs actifs mensuels en 2025 — soit environ 38 % de la population mondiale — la plateforme est devenue l’infrastructure de communication par défaut dans plus de 100 pays. En Inde, 535 millions de personnes l’utilisent. Au Brésil, le taux de pénétration atteint 98 % des possesseurs de smartphones. En Afrique, du Cameroun au Nigeria, WhatsApp est souvent synonyme même d’Internet.

Telegram, malgré une croissance impressionnante (1 milliard d’utilisateurs mensuels atteint en mars 2025), reste loin derrière dans les usages quotidiens, notamment en Afrique francophone. Le problème n’est pas technique — Telegram est objectivement plus riche en fonctionnalités. Le problème, c’est que votre maman, votre patron, votre tontine et votre groupe d’anciens camarades de classe sont tous sur WhatsApp. Et c’est ça qui compte.

L’effet de réseau crée une boucle de rétroaction positive : plus il y a d’utilisateurs, plus la plateforme a de valeur, ce qui attire encore plus d’utilisateurs. C’est un cercle vertueux pour la plateforme dominante… et un cercle vicieux pour ses concurrents.

La loi de metcalfe : quand les mathématiques protègent les géants 📐

Robert Metcalfe, co-inventeur du protocole Ethernet dans les années 1970, a formulé une loi qui porte son nom et qui quantifie précisément cet effet de réseau. La loi de Metcalfe stipule que la valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs (V = n²).

Concrètement, si un réseau compte 10 utilisateurs, sa valeur est de 100 unités (10 × 10). Si le réseau passe à 100 utilisateurs, sa valeur bondit à 10 000 — soit 100 fois plus pour seulement 10 fois plus d’utilisateurs. Cette croissance exponentielle explique pourquoi les grands réseaux sont si difficiles à détrôner.

Prenons un exemple concret pour comprendre les conséquences. Si WhatsApp (3 milliards d’utilisateurs) et Telegram (1 milliard) étaient évalués selon cette loi, la « valeur réseau » de WhatsApp serait 9 fois supérieure à celle de Telegram, alors qu’il n’a « que » 3 fois plus d’utilisateurs. C’est cette asymétrie qui rend la compétition si inégale.

Metcalfe lui-même avait d’ailleurs formulé cette loi non pas pour célébrer les grands réseaux, mais pour identifier le « point de masse critique » — ce seuil à partir duquel un réseau devient rentable et auto-entretenu. Une fois ce seuil franchi, le réseau devient presque inarrêtable. Selon une étude du cabinet NFX, les effets de réseau représentent environ 70 % de la création de valeur dans les entreprises technologiques valorisées à plus d’un milliard de dollars depuis 1994.

Les coûts de changement : le prix invisible de la liberté 💸

Même si une alternative est techniquement supérieure, la quitter coûte cher — pas forcément en argent, mais en temps, en effort et en perte. Ce sont les switching costs, ou coûts de changement.

Ces coûts prennent plusieurs formes. D’abord, il y a la perte de données et d’historique : vos années de conversations WhatsApp, vos photos partagées, vos messages vocaux ne se transfèrent pas magiquement vers Telegram. Ensuite, l’effort d’apprentissage : même si une app est meilleure, apprendre une nouvelle interface demande du temps et de l’énergie — une ressource que beaucoup préfèrent ne pas dépenser. Puis vient la coordination sociale : quitter WhatsApp seul ne sert à rien. Il faudrait convaincre chacun de vos contacts de migrer en même temps — votre famille, vos collègues, vos groupes communautaires. C’est un défi de coordination collective quasi insurmontable. Enfin, il y a la perte d’écosystème : sur Twitter/X, les journalistes, politiques et créateurs ont construit des audiences pendant des années. Migrer vers Bluesky signifie repartir de zéro en termes de visibilité et d’influence.

L’Electronic Frontier Foundation (EFF) a d’ailleurs documenté comment les grandes plateformes augmentent délibérément ces coûts de changement. Facebook/Meta, par exemple, utilise des restrictions d’API, des verrous logiciels et des menaces juridiques pour empêcher quiconque de créer des passerelles entre ses services et la concurrence. L’objectif est clair : rendre le départ aussi douloureux que possible.

La dépendance au chemin : prisonniers de l’histoire ⏳

Le dernier concept — et peut-être le plus fascinant — est la path dependence, ou dépendance au chemin. Ce principe, popularisé par l’économiste Paul David en 1985, explique que les choix technologiques passés déterminent les possibilités futures, même quand ces choix initiaux n’étaient pas optimaux.

L’exemple emblématique est le clavier QWERTY (AZERTY en français). Cette disposition des touches a été conçue en 1874 pour les premières machines à écrire mécaniques, en partie pour éviter que les tiges de frappe ne se coincent. Les machines à écrire ont disparu depuis longtemps, mais la disposition QWERTY persiste sur tous nos claviers d’ordinateurs et de smartphones — plus de 150 ans après. Des alternatives comme le clavier Dvorak existent et sont potentiellement plus efficaces, mais le coût collectif de la transition est trop élevé : il faudrait reformer des milliards de personnes simultanément.

Dans le monde des messageries, WhatsApp est notre QWERTY moderne. L’application n’était pas nécessairement la meilleure au départ — BBM de BlackBerry avait ses adeptes, tout comme Viber ou WeChat dans d’autres régions. Mais WhatsApp s’est imposé dans de nombreux marchés, souvent pour des raisons contingentes (gratuité, simplicité, timing), et une fois l’avantage acquis, la dépendance au chemin a verrouillé sa position.

Et en Afrique ? une double dépendance 🌍

En Afrique, ces phénomènes sont encore amplifiés par des facteurs locaux. La data mobile coûte cher — chaque mégaoctet compte. Avoir une app de messagerie que tout le monde utilise déjà signifie ne pas gaspiller de data à installer, configurer et tester une alternative que vos contacts n’utiliseront peut-être jamais.

De plus, WhatsApp est devenu bien plus qu’une application de messagerie sur le continent. C’est un outil de commerce (WhatsApp Business compte plus de 764 millions d’utilisateurs dans le monde), un canal d’information, un réseau de solidarité communautaire, et parfois le principal lien avec la diaspora. Quitter WhatsApp en Afrique, ce n’est pas juste changer d’app — c’est risquer de se couper de tout un écosystème social et économique.

Est-ce que ça peut changer ? 🔮

L’histoire de la tech montre que les empires, aussi solides soient-ils, ne sont pas éternels. MySpace a cédé la place à Facebook. Nokia a été balayé par l’iPhone. Les disruptions sont possibles, mais elles exigent généralement l’une de ces conditions : un changement technologique radical (comme le passage du téléphone fixe au mobile), une intervention réglementaire forte (comme le Digital Markets Act européen qui oblige l’interopérabilité), ou un effondrement de confiance massif de la plateforme dominante.

Le rachat de Twitter par Elon Musk est un cas d’école intéressant. Malgré une perte de confiance significative, la migration massive ne s’est pas produite. X a perdu environ 33 millions d’utilisateurs et ses revenus ont chuté de 5 milliards à environ 2,5 milliards de dollars. Mais la plateforme reste debout, protégée par les mêmes forces que nous venons de décrire.

La vraie révolution viendra peut-être de l’interopérabilité — la capacité pour différentes plateformes de communiquer entre elles, comme c’est déjà le cas avec l’email. L’Union Européenne pousse dans cette direction. Le jour où vous pourrez envoyer un message depuis Telegram à un contact WhatsApp sans qu’aucun des deux ne change d’app, les effets de réseau seront considérablement affaiblis. Ce jour-là, la qualité du produit redeviendra le critère de choix principal.

Le mot de la fin ✊🏾

Comprendre ces mécanismes — effet de réseau, loi de Metcalfe, coûts de changement et dépendance au chemin — ne sert pas qu’à briller dans les conversations. C’est une grille de lecture essentielle pour comprendre pourquoi certaines technologies s’imposent, pourquoi d’autres échouent, et surtout pourquoi nos choix numériques sont beaucoup moins libres qu’on ne le croit.

La prochaine fois que vous verrez un mouvement « Quittons WhatsApp ! » ou « Migrons vers Bluesky ! », vous saurez pourquoi ces appels, aussi justifiés soient-ils, se heurtent à des forces économiques et sociales colossales. Et peut-être que cette compréhension est le premier pas vers un écosystème numérique plus ouvert et plus juste.

Et vous, avez-vous déjà essayé de quitter une plateforme dominante ? Racontez-nous votre expérience dans les commentaires !


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