© Relooted
ActualitésAfriqueTech Africaine

Quand l’Afrique tient la manette : le jeu Relooted transforme le braquage en mémoire 🌍🎮

Click here to read in English

Imaginez : nous sommes en 2099. La diplomatie a échoué. Les traités sont en lambeaux. Les musées occidentaux ont trouvé les failles juridiques qui leur permettent de garder, encore et toujours, ce qu’ils ont pris. Alors une professeure d’université prend une décision radicale : si les institutions ne rendent pas les trésors volés, on va les reprendre.

C’est la promesse de Relooted, jeu vidéo sorti le 10 février 2026 sur PC, Xbox Series X/S, Nintendo et Steam. Développé par le studio sud-africain Nyamakop, basé à Johannesburg, ce jeu de braquage afrofuturiste place l’Afrique — son histoire, sa culture, son identité — au cœur d’une aventure aussi ludique que politique. Et quelque part dans l’équipe de personnages, vous croiserez quelqu’un qui vous ressemble peut-être : un personnage camerounais, avec son accent africain francophone, conçu pour que le continent entier se sente représenté.

Relooted, ce n’est pas juste un jeu. C’est une question posée à la face du monde : est-ce vraiment du vol, si c’était déjà volé ?

Quand le jeu vidéo braque les musées 🏛️

Dans Relooted, vous ne sauvez pas le monde d’une invasion extraterrestre ni d’un virus inconnu. Vous cambriolez des musées européens pour ramener en Afrique des œuvres volées pendant la colonisation. Et le casse n’est pas un pur fantasme de gamer : chaque artefact que vous ciblez s’inspire d’un objet bien réel, aujourd’hui conservé loin de son territoire d’origine.

L’histoire se déroule en 2099 en Afrique du Sud. Les grandes puissances mondiales ont signé un Traité transatlantique de restitution par lequel les musées occidentaux s’engagent à rendre les œuvres pillées sur le continent africain pendant la colonisation. Mais lorsque les pays concernés décident d’exploiter une faille juridique pour échapper à leurs obligations, une professeure d’université décide de constituer une équipe de cambrioleurs — ses proches, ses alliés — pour accomplir ce que les diplomates ont échoué à faire.

© Relooted

Les joueurs incarnent Nomali, experte en parkour recrutée par sa grand-mère, ainsi qu’une équipe d’alliés aux compétences complémentaires. Les missions consistent à éviter systèmes d’alarme et forces de sécurité pour s’emparer d’objets inspirés d’œuvres réelles pillées. La destination finale ? Le Musée des Civilisations noires de Dakar, au Sénégal, inauguré en 2018. Un ancrage dans la réalité africaine contemporaine, pas un décor inventé.

Loin du simple « jeu à message », Relooted revendique une triple ambition : ludique, panafricaine et politique. Il assume un ton accessible, spectaculaire et parfois ironique pour faire entrer dans le débat de la restitution des publics qui ne liront jamais un rapport d’expert de 300 pages.

Un braquage, mais sans balles 🧩

Relooted n’est pas un GTA afrofuturiste. Le gameplay est volontairement non-violent — un objectif du studio dès le début du développement — et mélange des éléments de réflexion, de parkour et de speedrun dans son approche. Chaque mission ressemble à une séquence de film que vous storyboardez vous-même : repérage des lieux, étude des caméras et des patrouilles, définition de la route de fuite, puis exécution du plan.

© Relooted

En coulisses, Nyamakop détourne les codes du casse hollywoodien pour mettre en avant l’intelligence collective, la préparation et la stratégie, offrant une expérience de puzzle narratif plus qu’un défouloir d’adrénaline. L’enjeu est d’éviter l’affrontement, pas de dominer l’ennemi. Un choix de game design qui dit beaucoup sur la manière dont le studio conçoit son rôle : raconter, pas exacerber.

70 artefacts réels, une histoire vraie 📜

L’un des choix les plus radicaux de Relooted tient dans son rapport au réel : les musées sont fictifs, mais les objets, eux, ne le sont pas. Parmi les 70 artefacts à récupérer figurent des « bronzes du Bénin », des sculptures pillées dans l’ancien royaume du Bénin par l’armée britannique il y a plus de 120 ans, et le tambour sacré Ngadji des Pokomos, une population du Kenya, confisqué par les autorités coloniales britanniques en 1902. Il y a aussi un masque ashanti du Ghana, une couronne de Magdala d’Éthiopie, des sculptures sakalava de Madagascar, un masque Yehoti du Burkina Faso, des bâtons d’ishango congolais.

© Relooted

L’équipe narrative, menée par l’autrice sud-africaine Mohale Mashigo, a passé des années à documenter ces objets, leurs histoires et les conditions parfois brutales de leur arrivée en Europe. Le studio n’a pas eu besoin d’inventer des drames ou des légendes : la réalité du pillage colonial suffit amplement à nourrir la tension dramatique du jeu.

Les chiffres donnent le vertige. On estime que 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne se trouvent dans des musées, rien qu’en France. Au niveau mondial, plus de 85 % du patrimoine africain se trouve en dehors du continent. De quoi occuper Nomali et son équipe pendant longtemps.

Un futur afro-futuriste, mais un débat très actuel 🌍

Visuellement et narrativement, Relooted s’inscrit dans un afro-futurisme assumé : un futur où les villes africaines sont le centre, pas la périphérie. Détail révélateur : les seuls lieux réels nommés dans le jeu se trouvent en Afrique. Les pays occidentaux restent volontairement flous, comme pour renverser la carte habituelle où l’Afrique est l’arrière-plan générique des récits produits ailleurs.

Une attention particulière a aussi été portée à l’authenticité des décors malgré le terrain de jeu futuriste, et à des détails comme l’accent du personnage camerounais. Côté bande-son, pas question de se laisser aller aux réflexes habituels : Ben Myres, cofondateur du studio, indique que les instruments occidentaux, les symphonies et les orchestres habituels du jeu vidéo ont été délibérément écartés.

Pour autant, une grande partie de l’expérience reste ancrée dans le présent. La sortie de Relooted n’est pas une coïncidence : le vote au Sénat français, en janvier 2026, d’une loi-cadre relative à la restitution de biens culturels saisis de façon illicite marque une actualité directement concurrente. Les Pays-Bas ont officiellement rendu une partie des bronzes du Bénin au Nigeria en juin 2025, et le musée de l’Université de Cambridge a suivi en 2026. Les restitutions avancent — mais lentement, au gré des pressions diplomatiques et des calculs institutionnels. Relooted pose la question autrement : et si l’art et la culture pouvaient, eux aussi, prendre les devants ?

Apprendre en jouant, sans faire la leçon 🎓

Nyamakop revendique aussi une dimension éducative — mais à la carte. Tous les artefacts récupérés durant le jeu correspondent à des artefacts réellement conservés dans des collections et musées, dans l’objectif de proposer une vision historique et d’inciter le public à la réflexion. Des menus dédiés permettent d’en apprendre plus sur chaque pièce selon le niveau d’implication du joueur.

© Relooted

La productrice Sithe Ncube le résume bien : vous pouvez décider de votre niveau d’engagement. Si vous voulez enchaîner les braquages sans lever les yeux du plan, le jeu vous le permet. Si vous souhaitez comprendre pourquoi ces œuvres comptent — leur histoire, la communauté qui les a créées, les conditions de leur arrivée en Europe —, il vous ouvre la porte sans moraliser. Ce dosage fin entre fun et savoir est au cœur de l’ADN de Relooted, qui cherche autant à toucher les joueurs africains qu’à confronter les publics occidentaux à ce qui se joue derrière les vitrines.

La chercheuse Samba Yonga, cofondatrice du Musée numérique de l’histoire des femmes en Zambie, analyse que le pillage des artefacts a privé des communautés de leurs « archives » et de leurs « systèmes de savoirs ». Reprendre possession de ces objets permettrait « un changement dans la façon dont la prochaine génération voit sa culture et son identité ».

Quand l’Afrique tient la manette 🎮

Relooted n’est pas seulement une œuvre engagée. C’est aussi un événement pour toute une industrie. Une trentaine de personnes a travaillé à plein temps sur le jeu au sein de Nyamakop, mais une centaine ont participé au développement — ce qui en fait un projet d’une ampleur inédite pour le milieu du jeu vidéo africain, le directeur narratif du jeu parlant de « jamais vu ».

Avec Relooted, Nyamakop poursuit ce qu’il avait amorcé avec Semblance — son premier jeu, qui avait été, pour quelques semaines, le premier jeu africain commercialisé sur Nintendo Switch. Dix ans après la création de l’Africa Games Week en Afrique du Sud, le studio parvient cette fois à proposer le premier jeu africain disponible sur Nintendo. Ben Myres, son cofondateur, le dit sans détour : il est temps que les jeux africains soient joués — et pris au sérieux — en Occident, après des décennies à consommer presque exclusivement des récits venus des États-Unis, du Japon ou d’Europe.

La réception presse le confirme : le jeu dispose d’un score de 76 % sur Metacritic, qualifié de « généralement favorable ». AV Club lui a attribué la note B+. PC Gamer le qualifie de bon jeu de braquage, mais surtout d’excellente leçon d’histoire. Le succès médiatique, largement relayé sur le continent et à l’international, montre qu’il existe un appétit réel pour des expériences qui interrogent notre rapport aux images, aux musées et à l’histoire coloniale — sans sacrifier le plaisir de jeu.

Et maintenant, que fait-on de ces pixels-là ? 💡

Relooted ne réglera pas, à lui seul, les négociations diplomatiques autour des restitutions. Mais il déplace le débat là où il était rarement invité : sur les écrans de celles et ceux qui jouent, streamant, commentent, partagent. En transformant des vitrines de musée en scènes de casse, il rappelle que derrière chaque objet, il y a une histoire de violence — mais aussi une possibilité de réparation. Même si, pour l’instant, elle est encore virtuelle.

Reste une question, peut-être la plus dérangeante : que se passera-t-il le jour où les braquages de Relooted feront écho, non plus seulement à des débats, mais à de véritables changements dans la manière dont le monde regarde — et rend — ce qu’il a pris ?

🗣️ Et vous, comment recevez-vous un jeu qui vous met, littéralement, dans la peau de celles et ceux qui viennent réclamer ce qui leur a été volé ? Provocation de trop, geste nécessaire, ou nouvelle façon de faire entrer l’histoire dans le jeu vidéo ? Dites-le nous en commentaires — la conversation ne fait que commencer.


📱 Retrouvez notre actu chaque jour sur WhatsApp, directement dans l’onglet “Actus” en vous abonnant à notre chaîne en cliquant ici ➡️ Lien chaîne WhatsApp TechGriot  😉

Qu'en avez-vous pensé?

Excité
0
Joyeux
0
Je suis fan
0
Je me questionne
0
Bof
0

Vous pourriez aussi aimer

Laisser une réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus dans:Actualités